
Le paludisme, également appelé malaria, est l’une des endémies les plus graves au monde, provoquant plus de 500 000 décès par an. Cette maladie parasitaire, causée par le parasite Plasmodium et transmise par la piqûre de la femelle du moustique anophèle, touche près d’une centaine de pays, principalement dans les zones tropicales. L’Afrique concentre à elle seule 90 % des cas, le Nigeria et la République démocratique du Congo figurant parmi les pays les plus touchés.
Pourtant, une solution naturelle existe depuis des millénaires : l’artemisia annua, une plante originaire de Chine aux propriétés antipaludiques remarquables.
Une plante ancestrale aux vertus reconnues
L’Artemisia annua, également appelée Qinghao en Chine, est utilisée depuis des temps immémoriaux dans la médecine traditionnelle chinoise pour traiter le paludisme. Son efficacité a été redécouverte lors de la guerre du Viêt Nam, lorsque les soldats du Viêt Cong tombaient massivement malades dans la jungle. À la demande de Hô Chi Minh, Mao Zedong a fait appel à des médecins traditionnels chinois qui ont recommandé cette plante. Les tisanes d’artemisia ont ainsi permis de soigner efficacement les soldats atteints de malaria.
Cette plante contient de nombreux principes actifs, dont l’artémisinine, une molécule qui a valu le prix Nobel à la chercheuse chinoise Youyou Tu en 2015. Cette découverte a révolutionné le traitement du paludisme, car tous les médicaments antipaludéens actuels sont fabriqués à partir de cette molécule.
Le problème de la résistance médicamenteuse
Le Plasmodium possède en effet une capacité inquiétante : il peut muter et développer des résistances aux médicaments en quelques années seulement. La nivaquine, qui était utilisée par des millions de personnes, est aujourd’hui quasiment inefficace. Cette course contre la montre oblige les laboratoires pharmaceutiques à renouveler constamment leurs molécules et à trouver de nouvelles associations thérapeutiques.
L’artémisinine n’y a pas échappé non plus. Dès son arrivée sur le marché, les premières résistances sont apparues, notamment au Cambodge. Pour contrer cette adaptation du parasite, les scientifiques ont dû combiner l’artémisinine à d’autres molécules, créant ainsi les ACT (traitements combinés à base d’artémisinine), qui prennent le plasmodium en étau avec plusieurs molécules simultanément.
La controverse autour de la tisane d’artemisia
En 2012, face à l’extension des résistances à l’artémisinine, l’Organisation mondiale de la santé a déconseillé l’utilisation de l’artemisia annua sous forme de tisane, craignant que cela n’augmente ces résistances. L’OMS ne recommande pas l’utilisation d’extraits d’Artemisia annua, sous quelque forme que ce soit, y compris en tisane, pour traiter ou prévenir le paludisme.
Cette position est vivement contestée par certains scientifiques et associations. Selon eux, la plante entière en tisane présente un avantage majeur : elle contient une vingtaine de molécules actives dont l’action synergique réduit considérablement le risque de résistance. Une étude chinoise a démontré la synergie entre trois principes actifs de l’artemisia annua. La complexité de cette combinaison naturelle rendrait beaucoup plus difficile l’adaptation du parasite.
Des résultats cliniques impressionnants
Une étude clinique menée dans cinq hôpitaux de la province du Maniema, près de Kindu, en République démocratique du Congo, sous la direction du docteur Jérôme Munyangi, a donné des résultats spectaculaires. Alors que les médicaments ACT affichent une efficacité de 80 %, la tisane d’Artemisia a obtenu un taux de succès de 99 %, sans effets secondaires contrairement aux traitements classiques.
Cette recherche a été menée selon les normes internationales. Elle a nécessité un financement important, obtenu grâce à des mécènes et des fondations privées, car aucun laboratoire pharmaceutique n’accepte de financer des études sur une plante que chacun peut cultiver dans son jardin.
Un combat contre les intérêts économiques
Le professeur Lutgen, qui travaille sur l’artémisia depuis sa retraite, témoigne des pressions exercées sur les programmes de recherche. Des programmes de plantation au Pérou et au Cameroun, financés par le ministère de la Coopération et le Fonds national de la recherche, ont été brutalement interrompus après la visite de délégués de l’OMS, de l’industrie pharmaceutique et de l’Institut des maladies tropicales. Ces derniers ont affirmé que les maladies relevaient du ressort des sociétés pharmaceutiques et tous les financements ont été coupés du jour au lendemain.
La question du financement reste centrale : qui accepterait de financer des études coûteuses sur une plante non brevetable ? Les entreprises pharmaceutiques, dont le but premier est de générer des profits, n’ont aucun intérêt économique à développer une solution que tout le monde peut cultiver gratuitement. Même la fondation Gates, qui investit des milliards chaque année dans la lutte contre le paludisme, privilégie la recherche vaccinale, avec une quarantaine d’essais dont l’efficacité reste limitée à environ 40 %.
Les maisons de l’artemisia
Face à ces obstacles, l’association La Maison de l’Artemisia a développé un modèle de diffusion original. Ces structures locales servent à la fois de centres de formation et de production, permettant aux populations d’apprendre à cultiver la plante. Le processus dure environ 18 à 24 mois : durant les six premiers mois, différentes variétés de graines sont testées afin d’identifier celles qui poussent le mieux dans le sol local. Ensuite, l’association produit ses propres semences et organise des formations pour les populations.
Deux variétés principales sont cultivées : l’Artemisia afra, originaire d’Afrique du Sud, qui forme un buisson vivace récolté au gré des besoins, et l’Artemisia annua, une plante annuelle semée chaque année et récoltée juste avant la floraison. Cette dernière demande un travail de culture plus intense, mais elle produit des graines qui facilitent sa multiplication.
Ces maisons deviennent financièrement autonomes en vendant l’artemisia à un prix accessible aux populations locales et en proposant des formations payantes. L’association accompagne également les autorités nationales dans les démarches d’autorisation de vente de la plante.
Un statut juridique variable selon les pays
Le statut légal de l’Artemisia varie fortement selon les régions. En France et en Belgique, sa vente sous forme de tisane ou de complément alimentaire est interdite, car l’artémisinine est considérée comme une substance réservée à l’usage pharmaceutique, même si la culture et la consommation personnelle restent autorisées.
En revanche, dans plusieurs pays africains, l’Artemisia annua bénéficie d’une reconnaissance beaucoup plus large. Au Cameroun, elle a obtenu une autorisation de mise sur le marché, permettant sa distribution encadrée dans certains centres de santé. Dans d’autres pays comme la RDC, le Burkina Faso, le Bénin ou le Kenya, l’Artemisia est intégrée aux pratiques de médecine traditionnelle reconnue, car plus de 80 % de la population recourt aux plantes médicinales pour les soins courants. Cette réalité culturelle et sanitaire facilite son acceptation et sa légitimation locale.
Une démarche éthique et open source
L’association La Maison de l’Artemisia fonctionne selon des principes éthiques stricts : aucun profit n’est généré et toutes les connaissances sont partagées gratuitement. Un site web permet d’accéder librement à tous les documents, protocoles et résultats de recherche. Cette approche open source et non lucrative contraste radicalement avec le modèle économique de l’industrie pharmaceutique.
L’histoire de cette mobilisation a commencé lorsque Alexandre Poussin a traversé l’Afrique de l’Est à pied. Arrivé en Éthiopie avec un neuropaludisme, une forme grave de la maladie, il a été soigné dans un dispensaire de brousse avec une simple tisane d’Artemisia, faute de médicaments disponibles. En 48 heures, sa fièvre avait disparu et il était remis sur pied. Ce témoignage a inspiré la création de l’association et le développement d’un réseau de soutien aux populations africaines pour cultiver cette plante.
L’avenir de la phytothérapie
L’artemisia illustre le potentiel extraordinaire des plantes médicinales. Contrairement aux molécules isolées, une plante contient en effet de multiples principes actifs qui agissent en synergie : certains facilitent l’absorption des molécules actives, tandis que d’autres contribuent au rétablissement de la santé en post-cure. Cette intelligence naturelle offre souvent moins d’effets secondaires que les médicaments de synthèse.
Certaines solutions naturelles méritent d’être étudiées et diffusées, notamment lorsqu’elles peuvent sauver des vies dans les régions les plus défavorisées. Le défi consiste à dépasser les blocages économiques et institutionnels pour permettre à ces alternatives thérapeutiques d’être reconnues et accessibles à tous ceux qui en ont besoin.
Source : Le Média
