Yasmine Motarjemi, ancienne directrice de la sécurité alimentaire chez Nestlé, brise le silence sur les pratiques inquiétantes qu’elle a observées au sein de l’un des géants mondiaux de l’agroalimentaire.
Des défaillances à tous les niveaux de l’organisation
Elle explique que la gestion de la sécurité alimentaire dans une multinationale s’articule autour de trois niveaux : la direction générale, qui fournit les ressources et établit la culture d’entreprise ; la direction technique, qui donne les instructions ; et les usines, qui appliquent les directives. Selon elle, Nestlé présentait des défaillances à tous ces niveaux.
La gestion de la sécurité alimentaire repose sur trois éléments fondamentaux : l’hygiène de base (personnel, locaux, équipements), un système de gestion des risques permettant d’identifier et de contrôler les dangers liés aux matières premières et aux procédés de transformation, ainsi que des vérifications par le biais d’audits, de plaintes de consommateurs et d’analyses. Dès son arrivée chez Nestlé, elle a constaté des problèmes d’hygiène déjà connus et un manque flagrant de compétences pour comprendre le système de gestion des risques.
Le scandale des biscuits pour bébés : quand les plaintes sont ignorées
Un cas particulièrement choquant concerne des biscuits pour bébés qui provoquaient des étouffements. Malgré les plaintes répétées des parents, le directeur de la qualité de Nestlé France n’a pris aucune mesure corrective et a maintenu le produit sur le marché. Cette négligence délibérée illustre une culture d’entreprise dans laquelle les alertes internes sont systématiquement ignorées lorsqu’elles pourraient affecter la rentabilité.
L’experte dénonce également une stratégie troublante observée lors d’une réunion de direction. Alors qu’un rapport d’audit révélait qu’une usine ne respectait pas les critères minimaux de sécurité alimentaire, sa proposition d’envoyer une équipe pour résoudre les problèmes a été rejetée. La direction préférait demander aux usines de « mieux se préparer aux audits », privilégiant l’apparence à la substance.
L’affaire Buitoni : négligence mortelle
L’un des épisodes les plus tragiques évoqués est celui des pizzas Buitoni contaminées par la bactérie E. coli entérohémorragique. Cette contamination a rendu malades 56 personnes, dont 55 enfants, et a causé la mort de deux d’entre eux. Selon Yasmine Motarjemi, cette tragédie était évitable.
En 2009, Nestlé avait déjà vécu un incident similaire aux États-Unis, avec un produit appelé Cookie Dough, également causé par une farine contaminée. Suite à cet incident, l’entreprise avait décidé de traiter thermiquement la farine afin d’éliminer toute présence bactérienne. Pourtant, cette précaution n’a pas été appliquée aux pizzas produites en France, ce qui constitue selon elle une négligence caractérisée.
L’hygiène déplorable de l’usine de Caudry était connue : des produits traînaient par terre et les employés signalaient à leur direction qu’ils n’arrivaient pas à nettoyer les lignes de production après huit heures de travail. Ces alertes internes ont été ignorées. Trois ans après cette tragédie, aucun rapport d’investigation n’a été publié, privant l’ensemble du secteur alimentaire des leçons qui auraient pu être tirées.
Nestlé Waters : traitements illégaux et opacité
Même si elle n’a pas eu de responsabilité directe sur Nestlé Waters durant son mandat, Yasmine Motarjemi n’est pas surprise par les révélations sur l’utilisation de traitements interdits pour désinfecter les eaux. En janvier 2024, le groupe a en effet admis avoir utilisé des systèmes de désinfection interdits (lampes UV, charbon actif) pour garantir la sécurité de ses eaux en France.
Elle identifie trois problèmes majeurs dans cette affaire : un manque de transparence ayant conduit à la fraude, des questions en suspens concernant la sécurité réelle des eaux (avec le retrait de millions de bouteilles de Perrier en raison d’une contamination) et l’absence d’enquête technique sur les défaillances du système d’inspection. Comment les inspecteurs n’ont-ils pas détecté ces traitements illégaux, alors qu’ils étaient documentés dans le système de gestion des risques obligatoire ?
Complicité des autorités françaises
L’enquête sénatoriale a révélé que les autorités françaises avaient tenté de couvrir l’affaire Nestlé Waters, cachant pendant des années aux consommateurs l’existence de traitements illicites. Selon elle, cette collusion dépasse le simple cas de l’eau.
Depuis 2014, Yasmine Motarjemi alerte les autorités françaises sur les problèmes de gestion de la sécurité alimentaire chez Nestlé. Sa lettre adressée à la ministre de la Santé, Marisol Touraine, en 2016, est restée sans réponse. En 2020, son rapport détaillé adressé à la Commission d’alerte en santé publique et environnement n’a donné lieu à aucun suivi. En 2023, sa nouvelle alerte sur le dysfonctionnement du système d’alerte de Nestlé a circulé pendant un an entre quatre ou cinq autorités avant qu’on lui réponde qu’il n’y avait « pas assez d’informations ».
Harcèlement systématique : une stratégie de destruction
La lanceuse d’alerte décrit un harcèlement méthodique visant deux objectifs : la pousser au suicide ou la détruire psychologiquement afin de la discréditer. Cette stratégie servait également d’exemple dissuasif pour les autres employés. Alors qu’il est possible de licencier quelqu’un en Suisse pour trois mois de salaire, Nestlé lui a accordé une année de salaire tout en la harcelant, ce qui prouve selon elle que l’objectif n’était pas de se séparer d’elle, mais de la détruire.
Ce harcèlement s’est déroulé sous les yeux de 5 000 à 6 000 experts en sécurité alimentaire de Nestlé qui ont tous gardé le silence. La secrétaire de son département lui a même offert une statue des trois singes, symbolisant « ne rien voir, ne rien entendre, se taire », résumant parfaitement la culture d’omerta de l’entreprise.
Seul un membre de son équipe a témoigné au tribunal, déclarant : « Yasmine a subi le pire harcèlement que j’aie jamais enduré, et j’ai honte d’avouer que j’y ai même participé. » Cette rare manifestation de courage illustre la rareté des témoins prêts à briser le silence.
Une victoire judiciaire amère
Après dix ans de bataille juridique acharnée, elle remporte son procès contre Nestlé en 2020. Les tribunaux suisses reconnaissent qu’elle a été victime de harcèlement moral en raison de ses alertes répétées sur les risques graves liés à la sécurité alimentaire. Pourtant, cette victoire lui laisse un goût amer.
Nestlé n’a jamais reconnu le jugement du tribunal ni admis ses fautes. L’entreprise refuse toujours de discuter des problèmes identifiés afin d’améliorer la sécurité alimentaire. Les responsables du harcèlement n’ont subi aucune sanction ; pire, ils ont été promus. Paul Bulcke, le PDG qui l’a licenciée en violation du code de conduite de l’entreprise, est devenu président du conseil d’administration.
Les sanctions financières dérisoires (quelques millions d’euros pour des milliards de fraude) ne touchent pas personnellement les décideurs. Ces problèmes sont absorbés par les assurances ou intégrés dans les calculs commerciaux, comme « une mouche qui pique un éléphant ».
Inversion des valeurs : promouvoir les fautifs
Yasmine Motarjemi dénonce une inversion totale des valeurs chez Nestlé. Le manager qui l’a harcelée est le même qui a laissé des enfants s’étouffer avec des biscuits pour bébés. Au lieu d’être sanctionné, il a été promu. L’entreprise récompense systématiquement ceux qui prennent des risques pour les affaires et écarte les employés honnêtes et professionnels.
Cette culture explique pourquoi, malgré d’excellentes politiques sur le papier et un système de gestion de la sécurité alimentaire globalement efficace, des défaillances graves persistent. L’approche de Nestlé consiste à gérer la sécurité alimentaire « de manière approximative », en se moquant si quelques consommateurs sont lésés, pourvu qu’on puisse rejeter la faute sur eux.
Conséquences familiales dramatiques
Le combat de Yasmine Motarjemi a eu des répercussions dévastatrices sur sa famille. Son fils, qui lui reprochait déjà de privilégier son travail à sa famille, a été profondément affecté en voyant comment sa mère dévouée était traitée, malgré ses études et son engagement. Il a abandonné ses études de médecine à deux reprises, d’abord en troisième année, puis en cinquième année, et a traversé des périodes très difficiles, avec des pensées noires.
Elle-même a eu des pensées sombres, mais a puisé sa force dans l’amour reçu de sa famille durant son enfance et dans sa passion pour son métier. L’exemple de son père, médecin-chef dans l’armée iranienne, qui avait répondu aux généraux : « Vous pouvez me retirer mes galons, je veux rester médecin et je continuerai ma profession », l’a inspirée à préserver sa vocation, malgré la perte de son poste.
Un appel à la prise de conscience collective
Le livre Ce que l’empire Nestlé vous cache , publié chez Robert Laffont après que de nombreux éditeurs ont refusé de le publier, vise plusieurs objectifs. Face au refus persistant de Nestlé de reconnaître ses erreurs et à l’inaction des autorités malgré ses alertes répétées, l’auteure a décidé de s’adresser directement au public afin de révéler l’ampleur du problème.
Son témoignage ne se limite pas à Nestlé. Il met en lumière des dysfonctionnements qui touchent tous les secteurs à haut risque, comme l’industrie pharmaceutique ou chimique, ou tout autre domaine où la sécurité publique est en jeu. Elle espère que les autorités analyseront ce qui s’est passé afin d’éviter que d’autres employés subissent le même sort.
Yasmine Motarjemi souligne le paradoxe de sa situation : elle reçoit des messages d’autres employés lésés qui s’inspirent de son expérience pour se battre, mais elle craint pour eux, car le système les écrasera. Elle ne recommande à personne de suivre son exemple, car elle a détruit sa vie et celle de son fils.
Le pouvoir oublié des consommateurs
L’ancienne directrice rappelle une vérité fondamentale : Nestlé n’est un empire que parce que les consommateurs lui confèrent ce pouvoir. C’est par leur silence et leurs achats qu’ils permettent à l’entreprise de maintenir ses pratiques. L’absence de pétitions pour destituer les dirigeants fautifs ou de pressions collectives maintient le statu quo.
Elle revendique le droit des consommateurs de connaître la gestion de la sécurité alimentaire au sein des entreprises, estimant que cette information ne devrait pas être soumise au secret commercial, car elle concerne directement leur santé. Seule une prise de conscience collective peut contraindre les multinationales à changer leurs pratiques.
Le combat de Yasmine Motarjemi transcende la sécurité alimentaire pour devenir un appel au retour des valeurs fondamentales : la vérité, la justice et la dignité humaine face à la toute-puissance de l’argent. Son message est un cri d’alarme sur l’urgence de remettre l’humain au centre des préoccupations industrielles.
Source : NTD France
