Les oiseaux des champs bio se portent mieux que ceux des champs pesticidés

Les passereaux évoluant à proximité de parcelles cultivées en agriculture biologique affichent une vitalité nettement supérieure à celle de leurs congénères vivant près de champs exploités de manière conventionnelle. Loin d’être un simple constat sur le déclin des populations, une observation minutieuse des comportements révèle que les oiseaux exposés aux pesticides deviennent apathiques et amorphes.

Une approche scientifique inédite en conditions réelles

L’étude qui met en lumière ce phénomène, publiée fin mai 2022 dans la revue scientifique Agriculture, Ecosystems & Environment, se démarque fortement des méthodes de recherche habituelles. Comme l’explique Jérôme Moreau, chercheur au laboratoire Biogéosciences de l’université de Bourgogne et premier auteur de l’étude, la plupart des comparaisons entre l’agriculture biologique et conventionnelle se limitent généralement à des comptages de biodiversité, constatant simplement une baisse du nombre d’espèces et d’individus dans les zones traitées.

De plus, l’évaluation de la toxicité des pesticides sur la faune s’effectue d’ordinaire en laboratoire. Les scientifiques y testent l’effet d’une molécule isolée, administrée à des doses très élevées sur des animaux captifs. Cette nouvelle recherche a pris le parti d’observer l’exposition réelle des oiseaux dans leur habitat. Bien que les doses soient plus faibles qu’en laboratoire, les animaux font face à un véritable cocktail chimique. Sur la zone d’étude, pas moins de 300 molécules de pesticides différentes ont été identifiées.

Des oiseaux amorphes face au danger

Cette observation grandeur nature a été rendue possible par la « Zone Atelier Plaine et Val de Sèvre », un vaste territoire situé au sud de Niort. Depuis près de trente ans, les scientifiques du laboratoire de Chizé (CNRS) y recensent minutieusement les pratiques de 435 fermes, documentant avec précision les types et quantités de pesticides épandus, ainsi que la nature biologique ou conventionnelle des parcelles.

En s’appuyant sur ces données, les chercheurs ont sélectionné vingt haies : dix situées au cœur de paysages majoritairement biologiques, et dix autres dans des environnements dominés par l’agriculture conventionnelle. Des filets ont été installés pour capturer temporairement les oiseaux (moins de dix minutes) afin de réaliser quatre tests comportementaux simples. L’étude s’est concentrée sur les six espèces de passereaux les plus courantes pour garantir la fiabilité de l’échantillon.

Les résultats se sont révélés sans appel. Les oiseaux capturés dans les zones biologiques se montraient beaucoup plus réactifs : leurs tentatives de fuite, leur agressivité, leurs coups de bec et leurs cris de détresse étaient significativement plus intenses. À l’inverse, les passereaux des zones conventionnelles semblaient léthargiques. Ce contraste a surpris l’équipe scientifique, d’autant que ces oiseaux ont une espérance de vie courte (un à deux ans) et que certaines espèces migratrices n’y sont exposées que trois mois par an. Le fait que ce signal fort se retrouve chez la quasi-totalité des espèces étudiées démontre l’ampleur systémique du problème environnemental.

Un cocktail chimique qui draine l’énergie

Les chercheurs ont pu écarter l’hypothèse d’une différence d’accès à la nourriture, la condition corporelle des oiseaux étant similaire dans les deux types de paysages. Pour comprendre cette apathie, plusieurs pistes sont avancées. Les pesticides pourraient altérer le système nerveux des oiseaux, diminuant leur vigilance face aux prédateurs. Une autre explication suggère que l’organisme des oiseaux puise une grande quantité d’énergie pour tenter de se détoxifier de ce cocktail chimique, une énergie qui n’est alors plus disponible pour fuir ou se défendre.

Parmi les espèces étudiées : les fauvettes à tête noire.Flickr/CCBY-NC-ND2.0/fra298
Parmi les espèces étudiées : les fauvettes à tête noire.Flickr/CCBY-NC-ND2.0/fra298

Ces conclusions s’inscrivent dans la continuité de travaux précédents menés par la même équipe. Une étude antérieure sur des perdrix captives avait déjà montré des effets dévastateurs liés à une alimentation issue de l’agriculture conventionnelle : pontes réduites, œufs plus petits, affaiblissement du système immunitaire et diminution des attributs de séduction chez les mâles.

Un signal d’alerte pour la santé humaine

Ces découvertes ouvrent de vastes perspectives de recherche sur les effets sublétaux des pesticides, c’est-à-dire les conséquences qui ne tuent pas directement l’animal mais altèrent profondément sa physiologie et son comportement. Les passereaux, très sensibles même à de faibles doses, font ainsi figure de sentinelles écologiques.

Ce signal d’alerte précoce de la dégradation des écosystèmes agricoles soulève inévitablement des interrogations sur la santé humaine. Les scientifiques prévoient d’ailleurs de poursuivre leurs investigations dans la région des Deux-Sèvres en comparant l’exposition aux pesticides des habitants vivant dans des villages entourés de cultures biologiques avec ceux résidant au cœur de zones d’agriculture conventionnelle.

Source : reporterre.net