L’agriculture bio et locale pourra nourrir l’Europe en 2050, selon une étude scientifique

L'agriculture bio et locale pourra nourrir l'Europe en 2050, selon une étude scientifique

Imaginons un avenir proche où l’ensemble de la population européenne se nourrit exclusivement de produits locaux, cultivés sans le moindre pesticide ni engrais de synthèse. Dans ce scénario, les immenses fermes-usines ont laissé place à des exploitations à taille humaine qui allient harmonieusement culture et élevage. Loin d’être une simple utopie, cette vision est tout à fait réalisable, comme le démontre une étude internationale parue dans la revue scientifique One Earth.

Les chercheurs affirment, données à l’appui, que l’Europe a la capacité d’atteindre une autosuffisance alimentaire totale d’ici 2050, et ce, sans utiliser d’engrais azotés de synthèse. Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’azote industriel est devenu le pilier de l’agriculture européenne, remplaçant peu à peu le fumier traditionnel. Pourtant, son usage massif s’avère désastreux pour la santé humaine et les écosystèmes, provoquant d’importantes émissions de gaz à effet de serre, la pollution des nappes phréatiques et l’eutrophisation des cours d’eau. Selon Gilles Billen, biogéochimiste et directeur de recherche émérite au CNRS, ce modèle intensif est profondément déséquilibré, mais des alternatives viables existent pour inverser la tendance.

Trois leviers pour une transition agricole réussie

Pour parvenir à nourrir le continent sans étendre les surfaces cultivées ni recourir à la chimie de synthèse, les scientifiques ont identifié trois axes de transformation majeurs.

Le premier levier repose sur une évolution significative de notre régime alimentaire. Actuellement, l’assiette moyenne européenne se compose à deux tiers de protéines animales, ce qui monopolise 80 % de la production agricole uniquement pour nourrir le bétail. En adoptant une diète de type méditerranéen, privilégiant les céréales et les légumes au détriment de la viande et du fromage, la pression sur la production diminuerait drastiquement. Cette baisse de la demande permettrait de cultiver de manière beaucoup moins intensive tout en préservant les ressources naturelles.

Le deuxième axe consiste à réconcilier l’agriculture et l’élevage. L’Europe souffre d’une hyperspécialisation de ses territoires : certaines régions concentrent presque exclusivement l’élevage bovin et porcin, tandis que d’autres se consacrent uniquement à la culture céréalière. En réimplantant les animaux à proximité des cultures, il redeviendrait possible de fertiliser les terres naturellement grâce au fumier, éliminant ainsi le besoin d’engrais chimiques. Ce retour à la polyculture-élevage mettrait également fin à l’importation massive de soja destiné aux animaux, une pratique qui alimente lourdement la déforestation en Amérique latine. Le nombre d’animaux élevés devrait alors correspondre aux ressources fourragères réellement disponibles sur chaque territoire.

Enfin, le troisième levier préconise la généralisation de la rotation des cultures, une technique fondamentale de l’agriculture biologique.

Généraliser les rotations des cultures est préconisé par l’étude - et sur des parcelles bien plus petites que celle-ci.Pixabay/CC/Jolanchapin
Généraliser les rotations des cultures est préconisé par l’étude – et sur des parcelles bien plus petites que celle-ci.Pixabay/CC/Jolanchapin

Cette méthode consiste à alterner intelligemment les plantations sur une même parcelle pour enrichir le sol de façon naturelle. Le cycle commence généralement par des légumineuses fourragères, comme la luzerne ou le trèfle. Ces plantes ont la particularité de capter l’azote de l’air pour le fixer dans la terre, tout en fournissant de la nourriture au bétail. Les années suivantes, des céréales peuvent y être cultivées, avant de laisser place à des légumineuses à graines telles que les pois chiches ou les lentilles. Outre la fertilisation, cette diversité brise le cycle des parasites. Contrairement aux monocultures qui favorisent l’apparition de nuisibles, les rotations longues encouragent la biodiversité et attirent des prédateurs naturels capables d’éliminer les pucerons et autres ravageurs sans recourir aux pesticides.

Repenser la productivité et le recyclage

Cette recherche a le mérite de déconstruire le mythe selon lequel l’agriculture écologique ne pourrait pas nourrir la population. L’argument affirmant que le bio produit 30 % de rendement en moins ne tient pas face à une analyse globale et systémique qui compare ce qui est réellement comparable. D’ailleurs, ce modèle vertueux n’est pas limité à l’Europe. Une étude publiée en 2018 avait déjà prouvé sa faisabilité pour la France. À l’échelle mondiale, les chercheurs estiment que 10 milliards d’individus pourraient être nourris sans chimie de synthèse d’ici 2050, à condition que la part des protéines animales ne dépasse pas 40 % de l’alimentation globale.

Pour aller au bout de cette logique d’autonomie, l’étude soulève également une piste audacieuse : le recyclage des excréments humains. Actuellement proscrite par les cahiers des charges de l’agriculture biologique, cette pratique permettrait de récupérer un azote précieux. Aujourd’hui, cet azote finit dans les stations d’épuration où il est renvoyé dans l’atmosphère via des procédés très gourmands en énergie. Recycler cette ressource naturelle serait une étape logique pour s’affranchir définitivement de l’industrie des engrais.

Un manque d’ambition politique face à l’urgence

Malgré l’urgence écologique évidente, les instances dirigeantes peinent à amorcer ce virage crucial. Les scientifiques regrettent que les initiatives européennes, comme le Pacte vert ou la stratégie Farm to Fork, se limitent à de simples ajustements qui ne remettent pas en question le fonctionnement profond du système agricole actuel. Tant que la priorité restera l’optimisation des profits liés au commerce international, la transition vers une alimentation saine, locale et respectueuse de l’environnement restera entravée. Il est désormais impératif d’adopter une vision systémique pour garantir la souveraineté alimentaire de demain.

Source : reporterre.net