
Lorsque nous pensons à notre corps, nous l’imaginons généralement comme une entité purement humaine, un système complexe régi par notre propre ADN. Pourtant, les recherches scientifiques récentes bouleversent totalement cette vision. Et si notre santé, nos envies alimentaires, notre poids et même notre espérance de vie étaient dictés par des milliards d’organismes microscopiques qui nous utilisent comme véhicule ?
Le microbiologiste Compton Rom, fondateur d’Ascended Health et chercheur spécialisé dans l’écologie microbienne, lève le voile sur un univers fascinant : celui de notre microbiome. Loin d’être de simples parasites ou des ennemis à abattre à grand renfort d’antibiotiques, les microbes sont les véritables architectes de notre santé.
Nous sommes humains à seulement 10 %
Le projet du génome humain a apporté son lot de surprises. Les scientifiques s’attendaient à découvrir que l’être humain possédait un nombre de gènes bien supérieur aux autres espèces. En réalité, avec environ 30 000 gènes, nous en avons autant qu’une simple mouche, et bien moins qu’une petite plante résistante au froid qui en compte plus de 120 000. L’explication de notre complexité réside ailleurs : dans nos microbes.
Sur les 100 000 milliards de cellules qui composent l’écosystème de notre corps, seules 10 000 milliards sont des cellules humaines (peau, cœur, cheveux, etc.). Les 90 % restants sont des cellules microbiennes : bactéries, virus, champignons et parasites. Plus étonnant encore, si l’on analyse l’ADN présent dans notre corps, seulement 2 % de cet ADN est humain.
La conclusion est vertigineuse : la majorité de ce qui dicte le fonctionnement de notre corps ne provient pas de nos gènes, mais de notre environnement microbien.
Les premiers maîtres de la Terre
Pour comprendre cette symbiose, il faut remonter aux origines. La Terre est âgée de 4,5 milliards d’années. Pendant plus de 2,5 milliards d’années, les bactéries et les virus ont été les seuls habitants de notre planète. Ils ont appris à s’adapter à tous les environnements et à décomposer n’importe quelle matière pour survivre.
Leur capacité d’adaptation est sans limite. On retrouve des bactéries capables de se nourrir de la boue radioactive à l’intérieur du réacteur de Tchernobyl. Dans les années 1970, lors du scandale de pollution chimique de Love Canal dans l’État de New York, les scientifiques ont découvert avec stupéfaction que des communautés de microbes travaillaient en chaîne pour décomposer des toxines extrêmement persistantes (comme les PCB), s’échangeant les résidus chimiques d’une bactérie à l’autre jusqu’à leur neutralisation complète.
Aujourd’hui, c’est ce même principe de bioremédiation qui est utilisé pour nettoyer les marées noires : on laisse les microbes dévorer le pétrole.
L’immunité et la digestion : un travail d’équipe
Lorsque les premiers organismes multicellulaires sont apparus, ils n’ont pas dominé les microbes. Ils ont dû s’associer avec eux. L’être humain n’est finalement qu’un grand vaisseau : nous offrons le gîte et le couvert aux bactéries, nous nous déplaçons pour leur trouver de la nourriture, et en échange, elles nous maintiennent en vie.
- La digestion : Nous sommes incapables de digérer notre nourriture seuls. Les microbes se servent en premier, décomposent les aliments et produisent en retour des nutriments essentiels. Sans eux, nous aurions besoin de consommer 10 000 vitamines essentielles différentes, au lieu des 20 que notre corps réclame, car nos bactéries fabriquent tout le reste.
- L’immunité : Entre 70 et 80 % de notre système immunitaire inné est constitué par notre flore microbienne. Ce sont ces microbes qui défendent leur « territoire » (notre corps) contre les intrus.
- La lutte antivirale : Contrairement aux idées reçues, les bactéries combattent naturellement les virus. Elles produisent des polypeptides appelés bactériocines, capables de détruire l’ADN des virus, y compris ceux de la grippe ou de l’herpès.
Cependant, notre mode de vie moderne détruit cet équilibre. Les antibiotiques agissent comme une force de police aveugle qui expulse tous les habitants légitimes de notre corps, laissant la porte ouverte à des microbes opportunistes et pathogènes. De plus, la nourriture industrielle, transformée et riche en additifs, est inconnue de nos microbes ancestraux. Incapables de la décomposer correctement, ils meurent ou mutent, nous intoxiquant au passage.
Dis-moi quels sont tes microbes, je te dirai ton poids
L’une des découvertes les plus révolutionnaires concerne le lien entre notre flore intestinale et notre morphologie. Les chercheurs ont identifié trois grands profils microbiens dans l’intestin humain :
- Le type F (Firmicutes) : Ces microbes excellent dans la décomposition et l’assimilation des sucres simples. Une prédominance de ce type favorise l’obésité et le stockage des graisses.
- Le type B (Bactéroïdètes) : Spécialisés dans la décomposition des protéines et des glucides complexes pour fournir de l’énergie immédiate, ils ne stockent pas les graisses. Les personnes minces possèdent une majorité de ce type de microbes.
- Le type R (Ruminococcus) : Semblables à ceux trouvés chez les ruminants, ils sont essentiels pour décomposer la cellulose. Ce profil est indispensable pour les personnes suivant un régime végétalien cru.
Une étude majeure publiée en 2008 dans la prestigieuse revue Nature a comparé des populations à travers le monde. À Houston (Texas), où l’alimentation est riche en graisses, en viandes industrielles et en aliments transformés, l’espérance de vie moyenne plafonnait à 72 ans, avec des taux records d’obésité et de maladies cardiaques. À l’inverse, dans la région du Yunnan en Chine, où la population consomme beaucoup de glucides complexes et d’aliments fermentés, l’espérance de vie atteignait 78 ans, avec très peu de maladies chroniques.
La bonne nouvelle ? Il est possible de changer son profil microbien. En modifiant notre alimentation, nous modifions les populations bactériennes de notre intestin, ce qui finit par modifier nos propres envies alimentaires.
La peau et la bouche : l’erreur de l’hygiène excessive
L’obsession moderne pour la stérilisation s’étend à nos soins corporels, souvent à notre détriment.
Le microbiome cutané
Notre visage abrite plus de 600 espèces de microbes. Ce sont eux qui activent les gènes responsables de la production de collagène, d’élastine et d’acide hyaluronique. Ils fabriquent également le sébum protecteur et des antioxydants qui réparent les dommages causés par les rayons UV. En utilisant des savons agressifs et des traitements anti-acné chimiques, nous tuons ces précieux alliés, accélérant ainsi le vieillissement cutané.
Le microbiome buccal
Notre bouche compte environ 800 espèces microbiennes différentes, distinctes de celles de notre intestin ou de notre peau. L’utilisation quotidienne de bains de bouche antiseptiques et de dentifrices antibactériens détruit cette première ligne de défense. Lorsque nous mangeons ensuite des aliments chargés de mauvaises bactéries, ces dernières s’installent dans une bouche sans défense, créant des poches anaérobies qui mènent aux caries et aux maladies parodontales.
Comment nourrir son microbiome au quotidien ?
Pour restaurer notre santé, la clé n’est pas de tuer les microbes, mais de cultiver les bons. Voici les meilleures approches selon Compton Rom :
- Consommez des aliments fermentés : C’est la méthode la plus simple et la plus efficace. Intégrez à votre alimentation des yaourts, du kéfir, du kombucha, de la choucroute ou du kimchi. La fermentation est une pré-digestion par les microbes, ce qui libère des métabolites secondaires extrêmement bénéfiques.
- Osez les saveurs fortes : Le natto japonais (graines de soja fermentées) a un goût et une texture particuliers, mais la bactérie Bacillus subtilis qu’il contient dissout littéralement la plaque artérielle, abaissant la tension et le cholestérol.
- Le curcuma fermenté : Consommé traditionnellement à Okinawa, il agit comme un puissant anti-inflammatoire naturel, capable de traverser la barrière hémato-encéphalique pour décomposer les plaques amyloïdes associées aux maladies de Parkinson et d’Alzheimer.
- Limitez les produits chimiques : Privilégiez des soins de la peau et des produits d’hygiène dentaire naturels qui respectent et nourrissent votre flore locale plutôt que de la stériliser.
- Gérez votre stress : Les émotions négatives et les hormones de stress créent un environnement favorable aux mauvaises bactéries. Un esprit calme aide à maintenir un microbiome sain.
Nous ne sommes pas de simples individus isolés, mais de véritables écosystèmes ambulants. En apprenant à respecter, à nourrir et à collaborer avec les milliards de microbes qui nous habitent, nous détenons peut-être la véritable clé de la longévité et de la santé naturelle.
Source : gaia.com
