
L’immobilisation récente d’un navire de croisière au large des îles Canaries a suscité de vives inquiétudes au sein des autorités sanitaires mondiales. À son bord, un passager clandestin redoutable : l’hantavirus. Si ce pathogène est habituellement transmis par les rongeurs, les événements récents démontrent une transmission interhumaine qui soulève de nombreuses questions. Faut-il craindre une nouvelle pandémie mondiale ? L’analyse détaillée de la situation permet de démêler les faits des craintes infondées.
Le drame du MV Hondius : un foyer d’infection isolé
Le MV Hondius est un navire de croisière intimiste transportant 148 passagers, spécialisé dans les expéditions vers les latitudes sud, notamment en Argentine et vers l’Antarctique. Récemment, le navire est devenu le théâtre d’une épidémie inquiétante. Le bilan actuel fait état de trois décès, de deux infections confirmées et de huit cas suspects parmi les personnes à bord.
Le problème majeur réside dans la chronologie des événements. Le 24 avril dernier, après le premier décès (qui n’avait pas encore été identifié comme étant lié à l’hantavirus), au moins 29 passagers de 12 nationalités différentes ont quitté le navire. Ces individus se sont ensuite dispersés à travers le monde : aux États-Unis (Géorgie, Californie, Arizona), potentiellement au Canada, en Australie, à Taïwan, en Allemagne, aux Pays-Bas et en Espagne.
Cette dispersion a déclenché une véritable course contre la montre pour les autorités sanitaires. À l’heure actuelle, deux ressortissants britanniques sont en auto-isolement strict chez eux pour une durée de 45 jours. Plus préoccupant encore, une hôtesse de l’air de la compagnie KLM, qui a probablement été en contact avec un passager infecté lors d’un vol de retour, a développé des symptômes et se trouve actuellement dans une unité d’isolement dans un hôpital d’Amsterdam.
Pendant ce temps, le navire reste ancré (et non amarré à quai) au large de Tenerife, les autorités espagnoles refusant le débarquement. Les passagers restants sont confinés dans leurs petites cabines. Deux médecins spécialistes des maladies tropicales sont montés à bord pour évaluer les patients symptomatiques et superviser la désinfection des lieux. Fait important : aucun rat n’a été trouvé sur le navire, ce qui indique que le virus a probablement été contracté à terre, en Argentine, avant de se propager entre les passagers.
Comment se transmet l’hantavirus ?
L’hantavirus est un virus à ARN, ce qui signifie qu’il possède un taux de mutation relativement élevé, à l’instar du SARS-CoV-2. Cependant, son réservoir naturel limite considérablement les risques d’une pandémie mondiale. La transmission se fait principalement par le biais de rongeurs infectés (rats, souris, campagnols), qui portent le virus à vie sans nécessairement présenter de symptômes.
La transmission classique (de l’animal à l’homme) :
Le virus est présent dans l’urine, les excréments et la salive des rongeurs. Lorsque ces fluides sèchent, les particules virales peuvent se retrouver en suspension dans l’air sous forme de poussière. Les humains s’infectent généralement en inhalant ces particules dans des endroits confinés et poussiéreux, comme en balayant une vieille grange, un grenier, une cabane ou un garage.
La transmission interhumaine :
Bien qu’elle soit très rare, la transmission d’homme à homme est documentée, en particulier avec la souche Andes de l’hantavirus, qui est endémique en Argentine. Elle nécessite des contacts étroits et prolongés, comme le partage d’une cabine exiguë sur un bateau de croisière naviguant dans des environnements froids, où les portes et fenêtres restent fermées.
Les deux visages de la maladie
L’hantavirus peut provoquer deux syndromes distincts, selon la souche virale impliquée. La période d’incubation est exceptionnellement longue, allant généralement de 1 à 8 semaines, ce qui complique le suivi des cas contacts.
1. Le syndrome pulmonaire à hantavirus
Principalement présent dans l’hémisphère occidental (dont les États-Unis et l’Amérique du Sud), ce syndrome est la forme la plus courante de la souche Andes. La maladie débute par des symptômes grippaux classiques : fièvre, frissons, fatigue, douleurs musculaires, maux de tête, et parfois des troubles gastro-intestinaux (nausées, vomissements, diarrhée).
Environ 4 à 10 jours plus tard, une réaction immunitaire excessive provoque une inflammation sévère des poumons. Du liquide s’accumule dans les alvéoles pulmonaires (œdème pulmonaire), provoquant une détresse respiratoire aiguë. Les patients souffrent alors d’un manque d’oxygène sévère associé à une chute dangereuse de la tension artérielle. Pour les patients symptomatiques, le taux de mortalité varie de 5 % à 33 % selon les sources et la rapidité de la prise en charge médicale.
2. La fièvre hémorragique avec syndrome rénal
Cette forme sévit principalement en Europe et en Asie (notamment avec le virus Seoul). Elle débute également par des symptômes pseudo-grippaux, accompagnés parfois de vision floue, de rougeurs oculaires et d’éruptions cutanées. La maladie évolue ensuite vers des hémorragies internes, une baisse de la tension artérielle et une insuffisance rénale aiguë. Le taux de mortalité pour cette forme est généralement plus faible, oscillant entre 1 % et 15 %.
Un pathogène connu mais rare
Si l’hantavirus fait la une de l’actualité aujourd’hui, il n’est pas nouveau. L’histoire médicale moderne a croisé sa route à plusieurs reprises :
- La guerre de Corée (1950-1953) : Environ 3000 soldats américains ont été frappés par une maladie mystérieuse appelée fièvre hémorragique de Corée. Le virus responsable n’a été isolé qu’en 1976, près de la rivière Hantaan en Corée du Sud, donnant son nom à l’hantavirus.
- États-Unis : Le Centre pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) a recensé 864 cas entre 1993 et 2023, principalement dans les zones rurales de l’Ouest (Californie, Washington, Arizona, Nouveau-Mexique, Colorado).
- Cas récents : En mars 2025, Arakawa, l’épouse du célèbre acteur américain Gene Hackman, est décédée des suites d’une infection à l’hantavirus au Nouveau-Mexique, contractée après une exposition à des rongeurs à son domicile.
Malgré sa dangerosité, la prévalence du virus reste très faible. Les études sérologiques montrent qu’environ 2 à 3 % de la population au Royaume-Uni et aux États-Unis (et jusqu’à 6 % en Argentine) possèdent des anticorps contre l’hantavirus. Cela signifie qu’une petite partie de la population a déjà été infectée sans le savoir, développant des formes très légères ou totalement asymptomatiques de la maladie.
Prise en charge et prévention
Il n’existe actuellement aucun traitement antiviral spécifique universellement reconnu pour l’hantavirus, bien que certains antiviraux à large spectre puissent être utilisés de manière ciblée. La prise en charge repose essentiellement sur des soins de soutien intensifs en milieu hospitalier :
- Assistance respiratoire (oxygène, intubation) pour contrer l’œdème pulmonaire.
- Soutien hémodynamique pour maintenir la tension artérielle.
- Dialyse temporaire en cas d’insuffisance rénale.
- Optimisation du système immunitaire (notamment via des apports adéquats en vitamine D).
La bonne nouvelle est que les patients qui survivent à l’infection aiguë se rétablissent généralement complètement, sans séquelles majeures.
En matière de prévention, la règle d’or est d’éviter tout contact avec les rongeurs et leurs nids. Si vous devez nettoyer une zone poussiéreuse susceptible d’avoir abrité des rongeurs (comme un vieux cabanon ou un garage) :
- Ne balayez jamais à sec.
- Vaporisez généreusement la zone avec un désinfectant liquide avant de nettoyer, afin d’empêcher les particules contaminées de s’envoler dans l’air.
- Portez des gants et un masque de protection adéquat.
En conclusion, bien que l’épidémie sur le MV Hondius illustre la rapidité avec laquelle un virus peut voyager à l’ère de la mondialisation, le risque pour la santé publique mondiale reste négligeable. L’hantavirus n’a ni la contagiosité de la rougeole, ni celle du COVID-19. Les cas actuels devraient rester isolés, et la situation devrait rapidement revenir au stade endémique habituel.
Source : Dr. John Campbell







